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Nous devons ce film totalement prenant et incroyablement abouti au réalisateur brésilien Walter SALLES et à toute son équipe . Comme il le dit lui-même , ” Carnets de voyage ” est un film ” nous ” , pas du tout un film ” je “.

Il s’est agi pour eux de donner corps au voyage qu’Ernesto et Alberto ont effectué à moto , ” la Poderosa “,de 8000 km en 4 mois à travers l’ Argentine, le Chili, le Pérou , la Colombie et le Venezuela en 1952 .

J’espère pouvoir vous donner envie de voir ce film :

  • que l’on soit soignant en formation , – il manque à Ernesto une année avant d’acquérir son diplôme de médecin léprologue
  • amoureux de l’Amérique Latine
  • avec le désir de traverser le fleuve la nuit , en même temps qu’Ernesto , à la nage, moment chargé de symboles
  • ou simplement en questionnement par rapport au Che .

Je n’ai pas lu le livre d’Alberto mais je n’avais pas retiré grand chose de ” Voyage à motocyclette ” , rebutée par trop de noms de localités qui m’étaient toutes inconnues .

2 livres : celui d’Alberto Granada et d’Ernesto Guevara

Le film a été réalisé à partir de ces 2 livres qui sont fondamentalement complémentaires . Le livre d’Alberto a été écrit à chaud , très viscéral , avec une énorme charge humoristique . L’autre , qui est le plus connu , a été édité sous le titre ” Voyage à motocyclette “, est très réflexif , à la fois parce qu’Ernesto l’était déjà à 23 ans mais aussi parce qu’il a ré-écrit plus tard , à sa maturité .

Recherches

Ce film a nécessité 5 ans de recherches , essentiellement à La Havane . Les interviews auprès de la famille de Guevara qui leur a également confié des lettres et des photos qui sont encore du domaine privé . Les interviews également d’Alberto Grenada qui vit encore à la Havane, après avoir rejoint son ami Ernesto après le succès de la révolution .

Les familles Grenada et Guevara ont illuminé ce projet en permettant de comprendre les points les plus importants de ce voyage .De cette quête identitaire qui se termine lorsqu’ils quittent San Pablo,la léproserie au Pérou, en pleine forêt amazonienne.

Parce qu’elles étaient toutes deux d’une extraordinaire intégrité, parce que toutes deux cinéphiles – à La Havane , se tient chaque année un festival qui invite toute la production cinématographique de l’Amérique Latine – elles ont pu faire confiance au réalisateur de ” Central du Brésil ” . Je crois que la très grande fluidité du film prend sa source dans cette collaboration-là .

Improvisation

W. SALLES a voulu être fidèle à l’esprit de ce voyage effectué en 1952 , où l’improvisation était le maître mot .

Nous avions un scénario très bien ficelé par José ( Rivera ) avec le désir d’intégrer tout ce que nous allions rencontrer en chemin … Par exemple à Cuzco, le jeune guide qui parle des Incas et des incapables , ou bien des femmes, descendantes d’ Incas, qui ne parlent pas espagnol mais le Quechua . Et lorsque nous avons montré ces séquences à Alberto, celui-ci a confirmé que des choses très proches s’étaient produites pendant leur voyage .

DVD Video TF1 . Disque 2

Robert REDFORD est à l’origine de ce projet : c’est lui, qui est venu parler au réalisateur de la nécessité de transformer ce livre qui pour nous “ était un territoire sacré ” en un film . W.SALLES a posé deux conditions :

  • que le film soit parlé en espagnol
  • que les acteurs et non-acteurs soient latino-américains .

Ce que Redford a très bien compris ,très au fait de ce que représente GUEVARA pour l’Amérique Latine .

Refaire le voyage

Tout road movie représente un rite de passage : les personnages sont confrontés à des choses qu’ils ne connaissaient pas avant et sont obligés de changer et de se re-baptiser . C’est une forme de société qui convient très bien à des sociétés qui sont encore en définition comme le Brésil , le Chili ou l’Argentine . Leur identité n’est pas encore aussi cristallisée que celle des pays Européens qui ont 2000 ans .

Lorsque Alberto et Ernesto partent sur cette Norton 500 , ils sont confrontés à une réalité latino-américaine beaucoup plus dense et beaucoup plus dure qu’ils ne pouvaient l’imaginer. Cette réalité là aura un effet de transformation : tous ceux qui ont effectué de longs voyages connaissent bien cette sensation . Ernesto et Alberto sont partis d’une ville très cosmopolite et tournée vers l’Europe et les Etats-Unis . Or ils vont symboliquement prendre un miroir qui reflétait une image qui n’était pas la nôtre , changé l’angle de ce miroir et tout d’un coup , ce miroir c’était nous .

C’est pour ça que c’est un livre phare pour nous , parce qu’il nous aide à nous regarder . Ce n’était pas évident en 1952, ça ne l’est toujours pas aujourd’hui .

DVD video TF 1

En faisant cela Guevara a fait imploser les limites très étriquées de s propre classe sociale . Et si je devais résumer le livre en une seule phrase

c’est l’histoire de 2 jeunes gens qui choisissent la rive de la rivière sur laquelle ils vont vouloir se battre pour le reste de leur vie .

DVD video TF1

Pour nous tous ce fut un voyage initiatique : on ne part pas impunément pour un voyage comme celui-ci sans vouloir accepter l’idée d’être changé par cette expérience . Moi-même j’ai commencé ce trajet en me sentant un réalisateur brésilien et puis j’ai terminé mon parcours en me sentant aussi très brésilien et essentiellement latino-américain , comme si les frontières de ma maison étaient beaucoup mieux définies qu’elles ne l’ étaient auparavant .

Identité latino-américaine

Ce qui nous a intéressé dans ce sujet , c’est qu’il ne racontait pas seulement la quête identitaire de 2 personnes à la recherche d’elles-mêmes, mais qu’il y avait dans ce récit une quête d’une identité latino-américaine, qui se rattache à ce que Bolivar avait dit il y a plus de 100 ans , qui se rattache également à tous ceux qui avaient évoqué une possibilité d’union des pays du continent .

Nous parlions de ces deux personnages mais également de ce qui les transcendait ; cela nous a beaucoup uni à l’époque . Nous venions d’identités très différentes : nous étions une sorte de Babel filmique Argentine, Mexico, Chili , Pérou, Bolivie – et petit à petit nous avons trouvé un langage commun . Nous avons été irrigués par ce désir de comprendre ce que c’était de faire partie de l’Amérique Latine .

Construction du film

D’un point de vue dramaturgique le film avance par couches et la musique suit ce processus .

Un journaliste a demandé un jour à J-P MELVILLE ce qui faisait un bon film . Ce dernier a répondu que ce n’était pas très difficile :

  • 50 % relevait de l’histoire que vous choisissiez
  • 50% du choix des acteurs
  • 50% du choix de la musique
  • 50 % du choix de la lumière

Il suffit qu’un élément n’aille pas dans la bonne direction pour que le film implose .

La musique devait constamment donner l’impression qu’on entrait dans d’autres univers SANS que le changement soit radical . Les changements s’opèrent de manière délicate ; on les ressent de manière épidermique plutôt que comme des cassures .

Dans le film , nous avons été sans arrêt confrontés à la nécessité de découvrir qu’est ce qui fait partie du bloc et ce qui n’en fait pas partie . Sinon le film ira dans beaucoup de directions et perdra de sa force expressive .

Participer à un film est un acte de générosité : il faut écouter le collectif et travailler collectivement . Le tout a plus d’importance que le travail spécifique de chacun et dans ce projet-ci , nous l’avons vécu de façon presque idéale .

Le style documentaire

Le cinéma qui m’intéresse est celui qui a pour thème l’errance, la quête identitaire .

Le road movie ne peut pas avoir un scénario en béton . D’une certaine manière , il faut pouvoir être surpris par ce que l’on peut trouver pendant le tournage . Je n’avais jamais pu le faire autant qu’avec ce film et cela a été une sorte de révélation : comme si le processus de confection du film pouvait être intégré au film lui-même .

Optimisme et espoir

Lorsque nous avons commencé le projet , le scénariste, les acteurs , les collaborateurs proches et moi-même nous étions fatigués du cinéma des années des années 90 qui était très souvent cynique et surtout plein d’un discours qui nous disait que nous étions arrivés à la fin de l’Histoire, que nous assistions à la mort des idéologies et que rien ne pourrait plus changer .

C’est un discours défaitiste et immobiliste qui ne sert pas à l’ Amérique Latine . Si on ne croit pas à une possibilité de changement , il faut abandonner immédiatement . Nous étions mûs par la nécessité de croire et c’est ce qui nous a fait aller de l’avant .Du moins croire à la possibilité de croire en UNE possibilité , UN discours commun et UNE identité qui nous soit commune .

Est-ce que c’est faire preuve d’optimisme ? Oui, peut-être . J’ai un ami qui a sa propre définition de l’optimisme : un optimiste , c’est quelqu’un qui passe trop de temps avec des pessimistes . Moi-même , j’ai passé trop de temps avec des pessimistes et dans ce film j’ai eu envie de croire une transformation possible .